« …car ce n’est pas assez d’avoir l’esprit bon, mais le principal est de l’appliquer bien. »
— René Descartes
Haïti traverse une crise profonde qui dépasse les statistiques alarmantes de l’insécurité et l’effondrement des indicateurs économiques : il s’agit d’une crise de sens, d’une érosion des repères de l’excellence, orchestrée par un pouvoir en quête perpétuelle de visibilité.
Bien que le bon sens soit, selon Descartes, la chose la mieux partagée au monde, son bon usage dépend de la capacité de l’Homme à se distancier du monde — c’est-à-dire à ne pas céder à la contagion émotionnelle ni aux idées reçues — afin de réfléchir par lui-même.
Gustave Le Bon, de son côté, va plus loin en démontrant que la foule constitue le dispositif social par excellence qui paralyse la raison et empêche d’« appliquer bien » ce bon sens. L’ère du numérique a exacerbé cette dynamique en transformant l’espace public, désormais inondé d’impulsions instantanées, en une arène où l’ostentation visuelle dicte la valeur.
En s’appuyant sur la raison cartésienne et sur la psychologie des foules de Le Bon, il est donc légitime de soutenir qu’un homme d’État responsable doit impérativement faire preuve du recul nécessaire pour agir avec discernement, sans jamais se laisser guider par les mouvements de foule. Malheureusement, le gouvernement actuel offre l’illustration parfaite de cette dérive théorique. En préférant gouverner par l’émotion plutôt que par la raison, l’administration actuelle interpelle par sa légèreté. Le constat est sans équivoque : nous faisons face à un « gouvernement-foule » qui agit sous l’impulsion des émotions collectives et des caméras, tentant, par des diversions médiatiques, de masquer son incapacité chronique à diriger le pays.
Ce qui relevait autrefois du divertissement périphérique est en passe de devenir, par la faute d’une gestion court-termiste, la norme de référence sociale. À travers trois trajectoires récentes — celles de Billy Élysée Joseph, d’Ariana Lafond et d’Abigaïl Alexandre — se dessine le portrait d’un gouvernement qui abdique l’intelligence structurée au profit d’une culture de l’éphémère.
L’instrumentalisation politique de la jeunesse
Précisons d’emblée que notre critique ne vise ni le talent ni la valeur intrinsèque de ces jeunes, dont les succès sont légitimes et méritoires. Elle cible, au contraire, l’indécence de l’autorité publique qui les instrumentalise afin d’en faire des boucliers médiatiques.
Pour commencer, la stratégie de communication de l’administration actuelle semble répondre à une logique de « coup d’éclat » permanent, au mépris des structures de compétence établies. Le 12 décembre 2024, cette dérive s’est manifestée par l’annonce du Premier ministre concernant l’intégration de Billy Élysée Joseph, lauréat national aux examens du baccalauréat, au sein de la Primature. Dans toute société soucieuse de son avenir, l’excellence d’un bachelier serait saluée par une bourse d’études — socle d’une future expertise — et non par une nomination prématurée dans la haute fonction publique.
Ce schéma de survalorisation et de récupération politique s’étend de manière indiscriminée. Le cas d’Ariana Lafond, championne d’un concours de divertissement panafricain, est à cet égard révélateur : elle s’est vue propulsée « ambassadrice du livre » par le ministre de la Culture et de la Communication, avant d’être engagée par la directrice de l’Office national d’assurance-vieillesse (ONA) comme ambassadrice auprès de la jeunesse.
Pour faire contrepoids à cette attribution disproportionnée de faveurs officielles et désamorcer les critiques, l’État a systématiquement associé Abigaïl Alexandre, lauréate d’un concours d’éloquence, aux cérémonies officielles. Bien qu’aucune fonction concrète ne lui ait été attribuée, sa surmédiatisation aux côtés d’Ariana Lafond témoigne d’une volonté purement cosmétique : feindre une valorisation équitable afin de masquer l’arbitraire des nominations de salon.
L’État s’engouffre ainsi dans une célébration disproportionnée de profils qui, bien que méritants, demeurent des jeunes sans cursus universitaire achevé.
Le court-circuit de la méritocratie et le cache-misère institutionnel
En propulsant un élève sans formation universitaire au cœur de l’appareil d’État, et en octroyant postes et faveurs institutionnelles à des jeunes au seul motif de leur visibilité, le gouvernement crée un précédent dangereux. Cette démarche court-circuite la méritocratie académique au moment même où des milliers de jeunes diplômés s’enlisent dans la précarité et le chômage.
Par cette politique du paraître, le pouvoir piétine la rigueur d’une administration publique qui exige pourtant des concours d’admission et des niveaux d’études stricts. Tout cela est consenti afin de s’offrir une vitrine publicitaire éphémère, au détriment direct de la bonne gouvernance.
En plaçant ces adolescents sous les projecteurs de la reconnaissance étatique pendant que la jeunesse universitaire s’exile ou croupit dans la misère, le gouvernement confirme son désintérêt pour la rigueur scientifique et pour l’intelligentsia du pays.
Pour un État failli, il est plus aisé de s’approprier le succès spontané de ces jeunes que de valoriser la construction laborieuse du savoir. Les diplômes universitaires constituent, en effet, des rappels constants des exigences de compétence auxquelles ce gouvernement est incapable de répondre.
Ce phénomène n’est pas anodin. L’État, impuissant à garantir la sécurité ou l’accès à l’éducation, s’agrippe à la popularité de ces figures comme à une bouée de sauvetage communicationnelle, utilisant leur « hype » auprès du public comme un cache-misère institutionnel. Désormais, la compétence certifiée importe moins que la force de frappe symbolique et la captation de l’attention.
Un gouvernement-foule : la faillite du leadership rationnel
Cette attitude ne doit rien au hasard ; elle procède d’une véritable pathologie politique. Dans son ouvrage séminal La Psychologie des foules, Gustave Le Bon expliquait déjà que la foule ne raisonne pas, mais réagit à des impulsions visuelles et à des images. Selon lui, les masses fonctionnent de manière essentiellement émotionnelle et contagieuse : l’individu, immergé dans la multitude, perd alors son esprit critique et se laisse emporter par l’enthousiasme collectif.
L’accueil triomphal réservé à Ariana et Abigaïl peut donc s’interpréter comme un phénomène social compréhensible, où la collectivité amplifie les émotions et transforme un événement simple en mobilisation spectaculaire.
Là où la situation devient dangereuse, c’est lorsque ministres et directeurs généraux s’alignent pour offrir postes et privilèges, calquant les décisions de l’État sur les instincts de la masse afin de s’attirer ses bonnes grâces. Pourtant, Le Bon souligne précisément que :
« …la connaissance de la psychologie des foules est la ressource de l’homme d’État qui veut, non pas les gouverner — chose devenue bien difficile aujourd’hui — mais tout au moins ne pas être trop complètement gouverné par elles. »
En se laissant hypnotiser par l’effervescence de la scène médiatique, le pouvoir actuel prouve qu’il ne maîtrise aucune de ces dynamiques. Il ne dirige pas la foule ; il en est devenu une composante passive. Il ne gouverne plus par la raison : il dérive au gré du spectaculaire, confirmant la déficience profonde d’un leadership qui préfère l’excitation du moment à la solidité des institutions.
La légitimation du raccourci : un message mortel à la jeunesse
On pourrait penser qu’il existe un fossé infranchissable entre la légèreté de l’État et la tragédie de la violence aveugle qui endeuille nos quartiers. Pourtant, ces deux réalités découlent de la même matrice : l’effondrement de la valeur de l’effort et du temps long.
Un adolescent qui grandit à Martissant, Croix-des-Bouquets ou dans tout autre quartier sous contrôle des groupes armés, au milieu de jeunes diplômés et de gangs, identifie rapidement le modèle de réussite qu’il souhaite reproduire. Dans ces milieux, l’universitaire n’est qu’un paria tandis que le gang, lui, offre un statut, une reconnaissance et une stabilité.
C’est précisément cette quête de reconnaissance et de statut immédiat, née de la faillite des institutions éducatives et de l’appareil étatique, que le sociologue haïtien Mardochée Gédéon met en lumière dans ses travaux sur l’engagement des jeunes dans les groupes armés. Il écrit :
« L’entrée d’un jeune dans un gang n’est pas simplement motivée par des gains économiques ; elle répond à un besoin de reconnaissance et de construction identitaire. Dans une société où les institutions faillissent à offrir des modèles de réussite accessibles et valorisants, le gang devient alors l’espace où le jeune peut enfin “devenir quelqu’un”. Le groupe armé offre un statut, une identité et un sentiment d’appartenance qu’il ne trouve nulle part ailleurs. »
Ainsi, en détruisant l’imaginaire de l’effort intellectuel à long terme, l’État brise le contrat social de la réussite par le mérite et l’éducation comme ascenseur social. Ce faisant, il valide ce besoin de « devenir quelqu’un » par le chemin le plus court.
Le signal envoyé à la jeunesse est fatal : « L’école ne vous hissera pas au sommet et ne vous donnera pas le statut que vous cherchez. »
Par cette posture, l’autorité publique légitime indirectement le choix de l’immédiateté. L’État abdique son rôle de repère et laisse le monopole de la visibilité sociale à deux extrêmes : l’affichage éphémère de la sphère virtuelle ou la violence armée des quartiers.
Pour un esprit en pleine construction, ces deux modèles de réussite coexistent désormais : celui qui capte l’attention des autorités étatiques et des foules indépendamment de sa substance académique, et celui qui « devient quelqu’un » en contrôlant un territoire par la force des armes.
Dès lors, une question tragique s’impose : pourquoi consacrer des années à l’université pour finir invisible et sans emploi, lorsque le spectaculaire — qu’il soit virtuel ou criminel — offre une reconnaissance immédiate et des faveurs ?
Pour un sursaut institutionnel : la refondation du contrat social
Qu’une entreprise privée capitalise sur la popularité d’un individu pour faire du marketing constitue une stratégie commerciale légitime. Mais que l’État adopte cette même logique relève de l’aveu d’une faillite intellectuelle.
En rompant le pacte républicain qui lie l’effort à la réussite, les autorités préparent le terrain à un effondrement définitif de la jeunesse haïtienne.
Sortir de cette politique du paraître exige un sursaut institutionnel immédiat. La solution ne réside pas dans des cérémonies de salon, mais dans la reconstruction de nos structures de gouvernance à travers des réformes concrètes : la sanctuarisation du mérite académique, l’institutionnalisation rigoureuse des concours d’intégration à l’administration publique et la valorisation systématique des compétences, afin que l’école et l’université redeviennent les ascenseurs sociaux par excellence.
Si nous ne restaurons pas d’urgence la dignité de l’intelligence, nous condamnerons nos enfants à un choix asymétrique et terrible : l’adhésion à un gang pour exister ou la quête d’un éclat éphémère sur un écran pour espérer être salués par un ministre.
Il est impératif de refonder le contrat social, fondé sur le « bon sens » et la rigueur institutionnelle, avant que la politique du spectacle ne consume les derniers vestiges de notre nation.
Par Alyn JEROME
Politologue | Analyste en coopération internationale

