L’Organisation des Nations Unies à l’épreuve de l’unilatéralisme des grandes puissances : d’une promesse normative à une vacuité institutionnelle

L’histoire des relations internationales modernes est traversée par une tension permanente entre la force et le droit. Depuis le XIXᵉ siècle, les penseurs du droit international et de la philosophie politique s’efforcent de discipliner la violence étatique par des normes communes, censées limiter l’arbitraire et contenir la guerre. Cette ambition repose sur une idée fondatrice : la paix durable ne peut être assurée que par la soumission de la puissance à des règles collectivement acceptées.

La Première Guerre mondiale (1914-1918), par son caractère total, sa mécanisation industrielle de la mort et l’effondrement moral qu’elle a engendré, a révélé l’incapacité structurelle des États à s’autoréguler dans un système international anarchique dominé par la logique de puissance. L’ampleur du désastre a montré que la souveraineté absolue, laissée sans contrainte, conduisait mécaniquement à la destruction collective.

C’est de cette faillite qu’est née la Société des Nations (SDN), première tentative institutionnelle de sécurité collective fondée sur le multilatéralisme.

Toutefois, la SDN était viciée dès l’origine : privée de la participation des États-Unis, pourtant instigateurs intellectuels du projet wilsonien, dépourvue de mécanismes coercitifs effectifs et paralysée par le dogme de la souveraineté absolue, elle s’est révélée incapable de contenir les agressions de l’Italie fasciste, de l’Allemagne nazie et du Japon impérial. Son échec a ouvert la voie à la Seconde Guerre mondiale.

La catastrophe de 1939-1945 a conduit à une refondation plus ambitieuse de l’ordre international.

La Charte de San Francisco de 1945, acte fondateur de l’Organisation des Nations Unies (ONU), se voulait un progrès décisif : interdiction du recours unilatéral à la force, égalité souveraine des États, règlement pacifique des différends, primauté du droit international.

Mais cette architecture normative contenait en elle-même une contradiction fondamentale : l’institutionnalisation de l’inégalité juridique entre États à travers le Conseil de sécurité et le droit de veto accordé à cinq puissances permanentes.

Les actions unilatérales répétées des États-Unis contre le Venezuela illustrent avec une clarté presque didactique cette contradiction structurelle.

Sanctions économiques extraterritoriales aux effets humanitaires dévastateurs, confiscation d’avoirs souverains, pressions diplomatiques visant à imposer une reconnaissance politique sélective, menaces à peine voilées de recours à la force dans un premier temps, puis l’utilisation de la force unilatérale brutale ayant fait plus de cent morts : ces pratiques violent à la fois la lettre et l’esprit de la Charte des Nations Unies.

Pourtant, face à ces violations manifestes, l’ONU se retranche dans une prudence verbale, multipliant les appels abstraits au dialogue sans jamais engager de véritable mécanisme contraignant. Cette retenue n’est pas le signe d’une sagesse diplomatique, mais l’expression d’une impuissance structurelle.

Mais le cas vénézuélien n’est nullement une exception.

L’invasion de l’Irak en 2003 par une coalition menée par les États-Unis, sans autorisation explicite du Conseil de sécurité, constitue l’une des violations les plus flagrantes du droit international contemporain.

Fondée sur des justifications ultérieurement reconnues comme fallacieuses, cette guerre a entraîné la mort de centaines de milliers de civils, la déstabilisation durable du Moyen-Orient et l’effondrement de l’autorité normative de l’ONU. Là encore, aucune sanction réelle n’a été prise contre les États responsables. Le droit international a cédé devant la force, et l’ONU s’est contentée d’enregistrer le fait accompli.

Cette incapacité n’est ni conjoncturelle ni accidentelle ; elle est systémique. Le Conseil de sécurité, censé être le garant suprême de la paix mondiale, est structurellement conçu pour protéger les puissants contre toute forme de responsabilité juridique internationale. Les États dotés du droit de veto sont à la fois législateurs, interprètes et bénéficiaires du système. Ils peuvent bloquer toute résolution susceptible de les contraindre, s’assurant ainsi une impunité politique institutionnalisée.

En d’autres termes, ceux qui violent le plus souvent le droit international sont précisément ceux qui ne peuvent jamais être juridiquement sanctionnés.

Dans ce contexte, l’ONU fonctionne comme une institution à géométrie variable : rigoureuse et punitive à l’égard des États faibles, indulgente, voire silencieuse, face aux grandes puissances.

Cette asymétrie normative transforme le droit international en instrument sélectif de domination, vidé de toute prétention universaliste. Le multilatéralisme proclamé se réduit alors à un théâtre discursif où se joue la légitimation symbolique des rapports de force existants.

Comparée à la SDN, l’ONU ne souffre pas tant d’un déficit de moyens que d’un excès de cynisme construit, institutionnalisé. Là où la SDN échouait par faiblesse structurelle, l’ONU échoue par compromission consciente.

À cet égard, il convient de rappeler que l’ordre international issu de 1945 n’est pas né d’un idéal universaliste pur, mais d’un compromis stratégique entre vainqueurs.

La conférence de Yalta, tenue du 4 au 11 février 1945, en Crimée, constitue un moment fondateur mais profondément ambigu. Franklin D. Roosevelt, Winston Churchill et Joseph Staline y ont procédé à un partage tacite du monde, sous couvert de stabilité et de reconstruction.

Derrière le discours sur la paix durable et la coopération internationale, se dessinait déjà une géographie de sphères d’influence, où les grandes puissances se réservaient le droit de décider du destin des peuples périphériques. Yalta n’a pas seulement préparé la fin de la Seconde Guerre mondiale ; elle a aussi institutionnalisé une démagogie fondatrice : proclamer l’universalité des principes tout en organisant leur suspension sélective. Le droit international naissant portait ainsi, dès sa genèse, la marque d’un monde hiérarchisé, négocié entre dominants, puis imposé aux dominés.

La Charte de San Francisco, conçue comme un rempart contre l’arbitraire étatique, est devenue un texte invoqué de manière opportuniste, mobilisé contre les adversaires et neutralisé lorsqu’il s’agit des alliés ou de soi-même.

Autrement dit, l’Organisation des Nations Unies ne vaut plus comme instance normative universelle. Elle est une organisation largement nulle lorsqu’il s’agit de constituer une véritable protection pour les États faibles.

Elle subsiste comme appareil bureaucratique, forum diplomatique et instrument de gestion périphérique des crises, mais elle a perdu toute crédibilité comme arbitre impartial de l’ordre international. Tant que le droit de veto garantira l’impunité des puissants, tant que l’unilatéralisme sera toléré au nom d’une stabilité illusoire, l’ONU restera le symbole d’un ordre mondial profondément inique.

Dès lors, une question s’impose, lourde de conséquences intellectuelles et morales : peut-on encore parler de droit international lorsque ceux qui l’ont institué s’en affranchissent systématiquement, et l’humanité peut-elle, un jour, espérer la paix d’un ordre fondé sur l’exception permanente des plus forts ?

Professeur Antoine Nérilus, politologue, chercheur en relations internationales, journaliste, interprète.