Haïti aux prises d’ingérence étrangère

Par Me CHERISSON SALOMON, Avocat

J’ai vu circuler récemment sur les réseaux sociaux une capture d’écran d’un message de whatsapp daté le 24 novembre 2025 dans lequel l’Ambassadeur Canadien en Haïti, Monsieur André François Giroux a demandé à un membre du Conseil Présidentiel de Transition -CPT d ‘abandonner à l’ idée de remplacer le PM Alix D. Fils-Aimé l’histoire de ne pas voir couper son visa américain et être sanctionné. Ce message a été envoyé à tous les membres du CPT. Cet Ambassadeur, d’ une puissance étrangère, en a profité pour leur faire savoir que leur mission arrive à terme le 07 février 2026. Ce dit message -texte envoyé à chacun de ces membres du CPT, a fait un branle-bas en Haïti et a même soulevé la colère de tous les Conseillers Présidentiels comme si cela fouettait leur orgueil. Cet Ambassadeur a-t-il tout ce pouvoir pour empêcher à des dirigeants haïtiens de prendre des décisions politiques ? On est d’accord qu’il s’agissait d’une ingérence. Mais, on doit être d’accord aussi que ce n’est pas la première fois que des étrangers s’arrogent le droit de s’ingérer dans les affaires internes du pays. Est-ce quelque chose d’étrange ? Je ne crois pas. Cependant, on a appris que le Professeur donne toujours leçon à ses élèves quand il veut. Le Maitre corrige les comportements de ses esclaves quand ces derniers refusent de faire son travail comme il leur demandait. Alors, il n’y a rien à s’y étonner. C’est de la honte. Un étranger ne peut en aucune façon de s’ingérer dans les affaires intérieures des USA, ni de la France, ni du Canada. Si à un moment donné, un Ambassadeur s’arroge le droit de parler de la politique intérieure de ces pays, il sera décrété de « persona non grata ». Les autres dirigeants font des pays. Ils dessinent le destin de leur pays et veulent laisser leur pays toujours properisé et respecté internationalement pour leurs générations futures.

Donc, le CPT est le fruit de l’ingérence de l’international, je pourrais dire en créole que « se Chwal papa ki nan savann Papa », pour reprendre l’Historien, Lesly F. Manigat.
L’ingérence est-elle quelque chose qui date d’ aujourd’hui en Haïti ?

Alors, Haïti a connu, depuis sa fondation, un lourd tournent historique et occupe une place singulière dans la sphère internationale en raison de sa fragilité politique et institutionnelle. Son indépendance a été méconnue diplomatiquement par les USA. Haïti a été punie par la France de payer une indemnité parce qu’elle a osé être libre.

Après la mort de Dessalines, les conflits entre les classes sociales marquèrent toute l’histoire nationale. Le pays allait être divisé en deux : le nord dirigé par Henry Christophe et l’ouest et le sud dirigé par Alexandre Pétion. Elle connaitra un moment de stabilité et de paix seulement de 1918 à 1943 sous la direction de Jean Pierre Boyer. Après la chute de Jean Pierre Boyer, les majorités de présidents qui succédèrent, furent destitués ou tués avant la fin de leur mandat. De 19eme siècle à nos jours, l’histoire d’Haïti est marquée par des coups d’Etats . de soulèvement militaires et des instabilités socio-politiques. Ce qui a attiré des interventions étrangères sur le sol haïtien et fait d’Haïti un pays qui est aux prises d’ingérence internationale dont je ferai le panorama pour l’histoire et pour la vérité:

de 1915 à 1934, étant affaiblie par l’instabilité socio-politique, Haïti subira sa première occupation américaine. Cette occupation a permis aux américains de s’ingérer dans les affaires internes du pays, d’avoir le contrôle du pouvoir politique et de rediriger l’autodétermination d’un peuple qui a conquis son indépendance aux prix du sang. Après cette occupation, le pays a été gouverné par des régimes sous influence des USA.

De 1957 à 1986, Duvalier se déclara président à vie, avec l’appui des USA, qui le considèrent comme un allié contre le communisme et passa, après sa mort, le pouvoir à son fils, Jean-Claude. Après la chute duvaliériste en 1986, Haïti entra à nouveau dans une période d’instabilité avec des gouvernements provisoires et alla emprunter, avec sa constitution de 1987, la voie vers un nouveau régime politique (la démocratie) dans le but de reconstruire l’État et de bâtir une société où les droits fondamentaux sont respectés, tel qu’il est prescrit dans la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948.

De 1991 à 1994, la sphère politique haïtienne allait retisser ses liens avec le régime Lavalas de Jean Bertrand Aristide dans l’objectif d’améliorer la situation du pays sur le plan socio-économique. Son élection n’a pas été reconnue par les communautés internationales, et, sous influence étrangère, l’armée d’Haïti l’a forcé à démissionner et prendre le chemin de l’exil pendant 3 ans.

De 1994 à 1997, l’armée américaine a occupé le pays et Haïti a connu un embargo américain jusqu’au retour de Jean Bertrand Aristide en 2001.

De 2001 à 2004, Jean B. Aristide est au pouvoir. Et son retour au pouvoir a provoqué une nouvelle immixtion de la communauté internationale dans la politique interne d’Haïti. Le 28 février 2004, Aristide a été enlevé du pays par les militaires haïtiens et américain et envoyé en exil, pour une deuxième fois, Afrique du Sud. l’implication de la communauté internationale dans le renversement du Président de Jean Bertrand Aristide en 2004 a permis le déploiement de la Mission des Nations Unies pour la Stabilisation en Haïti (MINUSTAH) dont le but ultime était le rétablissement de l’ordre tout en facilitant la création d’un climat paisible et sécuritaire.

Depuis ces temps, de nombreuses interventions de la communauté internationale sous l’égide de l’Organisation des Nations Unies (ONU), l’OEA ou d’Etats puissants comme les USA en Haïti se sont succédé au nom de la paix, de la sécurité et de l’aide humanitaire. Depuis lors, c’est l’ingérence dans la politique intérieure et la domination occidentale du pays.

De 2010 à 2016, la forte influence étrangère dans les dernières élections dont les pressions exercées par certaines organisations internationales ont été parfois perçues comme une imposition au service des intérêts géopolitiques occidentaux et au détriment du droit à l’autodétermination de l’État haïtien. Les Etats-Unis, par l’intermédiaire de l’OEA, a fait pression sur Président Préval pour changer les résultats des élections et envoyer leur candidat, Michel Martelly, au deuxième tour et d’expulser Jude Célestin. L’ingérence américaine a eu un effet décisif dans les élections haïtiennes de 2010. Et c’était un véritable gâchis et une théâtralité d’ingérence.

En fin, la période de 2021-2024, après l’assassinat du président Jovenel Moïse, la communauté internationale, par son ingérence politique, a instauré un gouvernement de transition dans le pays. Cette transition liée à l’instabilité politique a permis à l’ONU de déployer une dernière force militaire, la Mission Multinationale de Soutien à la Sécurité (MMSS) dont sa mission est d’aider le gouvernement haïtien à rétablir l’ordre public face à l’escalade de la violence des gangs.

Maintenaient, est-ce l’ingérence étrangère a contribué à fragiliser ou à renforcer la souveraineté et la stabilité politique en Haïti ?

A cette question, l’ingérence des étrangers dans les affaires internes du pays a fait plus de mal que de bien. Elle a alimenté l’instabilité politique et participé à la fragilisation de la démocratie haïtienne. Les étrangers ne font que profiter de la nécessité du soutien et de l’aide humanitaire pour s’ingérer dans les affaires internes du pays, contrôler le pouvoir politique et entraver le droit à l’autodétermination du peuple haïtien. Peut – on éviter qu’ un étranger ou un autre État de d’ingérer dans affaires intérieures d’ Haïti? La question de non ingérence dans les affaires des petits pays demeure toujours une fiction. Quoiqu’ on dise que , en droit international, chaque Etat est souverain. Et l’Egalité souveraine des
Etats et la non-ingérence dans les affaires d’un autre État sont l’un des principes fondamentaux.
Cette égalité est garantie par la Charte de l’ONU en son art. 2- 1. Mais aujourd’hui, cette question est évoluée dans un autre sens . On a même permis a un État d’intervenir
humanitairement à l’ extérieur de son territoire pour protéger des droits fondamentaux des citoyens.

Cette action d’ingérence, pour Léon Bourgeois, s’entend comme une action unilatérale étatique par la protection des nationaux de l’Etat ou des Etats intervenants à l’extérieur de leurs territoires alors que, pour Mario Bettati, C’est une ingérence ‘’ soustractive’’.

Cependant, pour Jean François Tavel en 1979, Toute ingérence humanitaire qui vise l’atteinte à la compétence des Etats ou la contrainte et qui est justifiee par des motifs d’ordre politico-économique, financier et judiciaire, considérée comme ingérence non sollicitée.

À la notion d’ingérence, en droit International, deux théories s’affrontent :
La théorie de l’ordre public international et Selon laquelle la communauté internationale a le droit sacré de mettre en application et l’ingérence humanitaire dès
l’instant ou une violation des droits fondamentaux des hommes atteint un certain seuil. Alors que selon celle du principe de la non-ingérence, un Etat ne peut pas s’ingérer dans les affaires internes d’un autre Etat sans son consentement. Ce principe doit être appliqué et
respecté tel qu’il a été édicté par ces initiateurs.
A en croire ces approches, l’ Ambassadeur, Monsieur André François Giroux, a-t-il intervenu pour la protection des droits fondamentaux en Haïti ? Ces interventions sont-elles respectées les normes établies pour parler dans les affaires intérieures du pays sans le consentement des dirigeants haitiens ? Bèf pou wa , savann nan pou wa , alòs se bèf wa k ap kaka nan savann wa .

            Messieurs les dirigeants, vous savez que l’ingérence des étrangers dans les affaires internes du pays ne date pas d’aujourd’hui. Haïti est aux prises d’ingérence depuis après la mort de Dessalines, Messieurs et dames, les membres du Conseil Président de transition. Ne soyez pas orgueils car vous êtes tous les résultants des internationaux. Ce problème, que certains d’entre vous considèrent comme ingérence, ne résout pas ni dans l’orgueil et ni dans la colère, mais plutôt dans la grandeur comme un peuple qui a eu sa liberté au prix du sang et dans la reprise de notre mounité.

De textes de partout ont publiés pour exprimer leur mécontentement face aux propos de l’Ambassadeur.  Messieurs les dirigeants, ce n’est pas  ni avec des discours ni avec des intrigues qu’on peut sauver la république de l’ingérence férule des étrangers, de l’insécurité et de l’instabilité politique, mais  avec de l’investissement aux institutions chargées de sécurité publique en vue de créer un climat de paix et stabilité et  aux institutions chargées de l’éducation ,  avec la prise conscience collective , avec l’implication de tous les citoyens au développement socio-politique du pays, etc.

Honte à vous !!

Me CHERISSON SALOMON
Avocat

Montréal, le 19 décembre 2025.

Références Biographiques

1- Nations unies/ résolution 1542(2004) adoptée par le Conseil de Sécurité a sa 4961e séance, le 30 avril 2004 ;

2- L’Urgence d’Agir, pour un dialogue national et un développement durable de la république d’Haiti, ouvrage écrit en Hommage a Edmond Magny, sous la direction de Jean-ClaudeMagny et all.

3- Nation Unies/résolution 2699 (2023) adoptée par le conseil de la sécurité le 02 octobre 2023, doc. S/RES /2699 ;

4- Tassin Etienne et al, « Dire la violence : de la dictature a la démocratie », dans Haïti: De la dictature à la démocratie? Montréal, Mémoire d’Encrier bb