« La jeunesse au pouvoir » : le slogan revient à chaque crise. Mais être jeune ne suffit pas pour incarner le changement. Pierre Bourdieu le rappelait déjà : « la jeunesse n’est qu’un mot ». Elle n’est pas homogène : origines différentes, classes sociales différentes. Derrière, il y a des intérêts, des trajectoires, des calculs.
Une jeunesse qui reproduit plus qu’elle ne transforme
En Haïti, de nombreux jeunes, qu’ils soient militants, influenceurs ou issus de partis politiques, symbolisent cette ambiguïté. Tour à tour critiques ou complaisants, ils finissent souvent par épouser la logique du pouvoir, quitte à oublier leurs propres discours. Un comportement opportuniste qui prouve qu’être jeune ne signifie pas forcément être porteur de rupture.
Le problème est plus large. Beaucoup de jeunes formés dans les partis ou les organisations de la société civile héritent des vieux réflexes politiques. Leurs « mentors » — anciens chefs ou ex-responsables de l’État — leur transmettent moins une pensée critique qu’une vision figée. Résultat : ces jeunes deviennent de simples relais, recyclant les échecs d’hier sous un visage rajeuni.
La jeunesse, alibi du statu quo
C’est le paradoxe : on invoque la jeunesse comme moteur du changement, mais trop souvent elle sert d’alibi à la reproduction d’un système décrépit. Les élites vieillissantes, discréditées, utilisent les jeunes comme façade. Derrière, ce sont toujours les mêmes logiques de clan, les mêmes stratégies de manipulation.
L’engagement, un devoir citoyen
Soyons clairs : l’implication des jeunes n’est pas seulement une affaire de politique active. S’engager est d’abord un devoir citoyen. On peut transformer la société par l’éducation, la culture, l’innovation, la défense des droits ou l’entrepreneuriat social. Dire « jeunes, impliquez-vous » ne signifie pas « jeunes, devenez politiciens », mais : prenez votre place, partout où se construit la vie collective.
Une jeunesse consciente ou rien
La vraie question n’est donc pas « faut-il donner le pouvoir aux jeunes ? », mais : quels jeunes ?
Ceux qui refusent l’instrumentalisation.
Ceux qui privilégient l’intérêt collectif à leurs ambitions personnelles.
Ceux qui osent rompre avec les pratiques héritées.
Le salut d’Haïti ne viendra pas d’une question d’âge, mais d’une exigence de lucidité.
La jeunesse au pouvoir, oui — mais une jeunesse consciente, engagée, critique et résolument tournée vers l’intérêt général.

