Haïti, le 7 février 2026 : soit nous échouons tous, soit nous réussissons tous, mais personne ne sera innocent

Professeur Antoine NERILUS

L’histoire récente d’Haïti semble condamnée à répéter les mêmes erreurs, les mêmes promesses non tenues et les mêmes naufrages politiques. Après plus de trente mois passés au pouvoir, le docteur Ariel Henry a quitté la scène sans avoir atteint les résultats qu’il s’était lui-même fixés : pas de sécurité retrouvée, pas d’élections organisées, pas de perspective institutionnelle crédible. Son passage a laissé dans la mémoire collective l’image d’un temps gaspillé, d’une gouvernance marquée par l’immobilisme et la précarité. Pourtant, l’accord du 3 avril 2024 avait suscité un souffle d’espérance, une promesse solennelle de rupture avec les errements du passé. Mais, à mesure que le calendrier avance, les Haïtiens découvrent avec amertume que le Conseil présidentiel de transition et le gouvernement en place sont en train de reproduire, voire d’aggraver, les mêmes fautes politiques.

L’accord du 3 avril : un contrat politique clair mais en danger

Ce pacte, signé après de longues tractations, est sans équivoque. Il trace un chemin balisé, limité dans le temps et dénué de toute ambiguïté. Il stipule que la transition prend fin le 7 février 2026, sans possibilité de prolongation, et qu’avant cette date les autorités doivent remplir trois chantiers majeurs :

  1. Rétablir la sécurité sur l’ensemble du territoire ;
  2. Rédiger et faire adopter une nouvelle Constitution par référendum ;
  3. Organiser des élections générales à la fin de l’année 2025, de façon à garantir une passation de pouvoir ordonnée et légitime.

Deux interdits sont posés avec fermeté : aucune prolongation de mandat n’est possible et aucun subterfuge juridique ne peut être invoqué pour rester au pouvoir après la date butoir. C’était, en somme, une tentative de réconciliation entre la nation et sa gouvernance, une dernière chance donnée à la classe politique.

Or, à ce jour, l’échec est patent.

La sécurisation territoriale, premier pilier de l’accord, demeure un horizon lointain. Les gangs armés contrôlent des portions entières de la capitale et de plusieurs départements. Les kidnappings, les déplacements forcés de population et la paralysie économique sont devenus le quotidien. En dépit des discours officiels et de l’attente d’une force multinationale censée appuyer la Police nationale, rien ne laisse présager un basculement rapide. Ainsi, le chantier numéro un reste un défi colossal, et l’équipe dirigeante peine à convaincre qu’elle détient une stratégie cohérente.

Le deuxième chantier, celui de la nouvelle Constitution, n’avance pas davantage. Le texte qui circule dans les cercles politiques et universitaires n’a toujours pas été publié au Journal officiel Le Moniteur, condition indispensable pour qu’il devienne une base légale et un document de travail officiel. Sans cette formalisation, aucun référendum ne peut être envisagé. Et sans référendum, l’idée même de doter le pays d’une charte fondamentale modernisée devient un mirage. La promesse de refondation constitutionnelle se transforme peu à peu en un slogan creux.

Le troisième chantier, celui des élections générales prévues pour fin 2025, est presque donc hypothéqué. Comment imaginer des élections dans un climat d’incertitude patente au sein même de l’équipe gouvernementale sur où l’on va, sur où l’on devrait aller ? Comment les organiser sans base constitutionnelle claire, puisque la loi électorale doit prendre sa source inéluctablement dans un texte constitutionnel ?

Certains, par pragmatisme ou désespoir, avancent déjà l’idée de recourir à la Constitution de 1987, ce texte ancien, usé, qui a servi de cadre aux crises successives depuis plus de trois décennies.

Mais ce choix serait une aberration politique et un gaspillage monumental. Car, si tel devait être le cas, il aurait fallu organiser les élections avec cette Constitution immédiatement après l’assassinat du président Jovenel Moïse en 2021. Cinq années entières auraient donc été perdues pour rien : trois années de souffrance, de désordre et de promesses avortées.

Le piège de l’article 134.2 : une crise à répétition

L’éventuel recours à la Constitution de 1987 soulève surtout un dilemme explosif : l’article 134.2. Cet article dispose que « l’élection présidentielle a lieu le dernier dimanche d’octobre de la cinquième année du mandat présidentiel » et que « le président élu entre en fonction le 7 février suivant la date de son élection ».

Dans la pratique, cet article a déjà provoqué des crises politiques majeures :

En 2011, le mandat du président René Préval a été contesté : devait-il quitter le pouvoir le 7 février ou rester jusqu’au 14 mai, date de son intronisation en 2006 ? L’interprétation divergente de l’article 134.2 a créé une crise de confiance et renforcé l’instabilité.

En 2016, le mandat de Michel Martelly s’est terminé sans successeur élu, car les élections organisées avaient été annulées.

Le vide institutionnel qui s’en est suivi a plongé le pays dans une transition fragile avec Jocelerme Privert qui aurait dû passer 120 jours au pouvoir, pour organiser les élections, mais qui y a passé un an, carrément.

Plus récemment, le débat autour de la fin du mandat de Jovenel Moïse en 2021 s’est cristallisé autour de cette même disposition constitutionnelle : devait-il quitter le pouvoir en février 2021 ou en 2022 ? Cette querelle d’interprétation a accentué la division et contribué à l’effondrement de la légitimité présidentielle.

En cas d’élections en décembre 2025, le piège se répétera. Si un président élu est investi le 7 février 2026, son mandat serait juridiquement caduc le jour même, puisque le cycle quinquennal fixé par l’article 134.2 se termine précisément en février 2026 (à partir du 7 février 2021 selon cet article injuste, mal foutu et Insensé). Cela signifierait des élections à refaire dès la fin de la même année, plongeant le pays dans une spirale absurde.

Vers le vide institutionnel et la tentation des armes

Ce scénario de chaos programmé conduit tout droit au vide institutionnel. Le 7 février 2026, si aucun résultat concret n’est présenté à la nation, le Conseil présidentiel et le gouvernement devront céder la place. Mais céder à qui ? Dans un pays où la sécurité n’est pas rétablie et où aucune autorité élue ne peut incarner la légitimité, le terrain sera ouvert aux groupes armés, toujours plus puissants, pour tenter de s’emparer du pouvoir.

Le naufrage sera total : effondrement de l’État, faillite de la démocratie et désespoir national.

Pour éviter le naufrage : trois priorités non négociables

L’issue n’est pas encore écrite. Si les autorités veulent éviter l’échec cuisant et la honte historique, elles doivent concentrer toutes leurs énergies sur les trois chantiers stratégiques définis par l’accord du 3 avril :

  1. Le rétablissement de la sécurité : il ne peut y avoir ni référendum ni élections crédibles sans un minimum de sécurité. Un minimum. Car, la sécurité se reconstruit jusqu’à atteindre l’effectivité escomptée. Cela suppose de renforcer la Police nationale, d’appuyer l’action de la force multinationale présente ou la modifier, d’utiliser les forces armées d’Haïti pour s’atteler à sa mission comme force locale, mais aussi de s’attaquer aux racines économiques et politiques des gangs. C’est la condition sine qua non pour redonner confiance au peuple.
  2. L’organisation du référendum constitutionnel : un texte clair, moderne, officiel et publié doit être soumis à l’approbation du peuple. C’est ce référendum qui permettra de sortir du piège de l’article 134.2 et de doter Haïti d’une architecture institutionnelle viable. Ne pas le faire serait accepter de replonger dans les crises du passé. On n’a pas encore officialisé le texte constitutionnel en question.
  3. Les élections générales de 2025 : elles doivent être préparées avec rigueur, transparence et inclusion. Elles doivent s’organiser à partir du nouveau texte constitutionnel afin d’assurer que le pouvoir issu des urnes ne soit pas frappé d’illégitimité dès son installation.

Sans un dernier sursaut en faveur de la sécurité, pas de référendum. Sans référendum, pas de nouvelle Constitution. Sans nouvelle Constitution, des élections seraient vides de sens. Tout est intimement et logiquement lié.

L’accord du 3 avril 2024, celui entre la plupart des partis politiques de l’échiquier politique haïtien actuel, était, quoi qu’on puisse en dire, la dernière planche de salut d’Haïti après le crime crapuleux du 7 juillet 2021 ayant coûté la vie au président Jovenel Moïse.

Son échec signerait une catastrophe politique sans précédent, ouvrant la voie à un vide institutionnel que les armes ne manqueraient pas de combler, à coup sûr si aucun dispositif n’est pris. Le 7 février 2026, soit nous échouons tous, soit nous réussissons tous, mais personne ne sera innocent. Et, le temps sera impitoyable.

Il reste encore un extrêmement mince espace pour éviter cette débâcle : placer la sécurité, le référendum constitutionnel et les élections générales au cœur de l’action publique, sans tergiversations ni calculs politiciens. C’est une question de nombre de jours avant qu’il soit trop tard.

Haïti est à la croisée des chemins : choisir la maturité politique et l’effectivité des engagements, ou s’enfoncer dans un nouveau chapitre de chaos historique.

Professeur Antoine NERILUS, spécialiste en enseignement des langues vivantes, normalien supérieur de l’université d’État d’Haïti, doctorant en sciences politiques et relations internationales, journaliste.